Sentinelles de l’éphémère

(JPG) Au mois d’août 2006 j’ai répondu à un appel d’offre de la Mairie de Béville-le-Comte. Il s’agissait de réaliser une œuvre d’art pour le Parc de l’épouvantail. Présélectionné je m’y suis rendu avec deux sculptures représentant un couple d’épouvantail.

Les jurés après délibération m’ont fait savoir que mon projet n’avait pas été retenu. C’est à cette lettre de refus que je réponds aujourd’hui. Histoire de prolonger un peu le dialogue d’une façon plus détendue, maintenant que je peux desserrer la cravate...


Mesdames, Messieurs,

J’ai bien reçu votre lettre de condoléances. Ainsi va l’avis dans nos démocraties !

A vrai dire, je n’étais moi-même pas bien sûr d’être le mieux disant épouvantable ce jour là. En effet, d’habitude, je fabrique mes personnages avec des objets mis au rebut. C’est pour moi l’occasion de sauver de la casse des ustensiles dont la forme, la matière, et le souvenir, m’émeuvent, il n’est pas exagéré de le formuler ainsi.Ainsi donc je m’émerveille dans les décharges et autres lieux d’abandons...

Quand j’ai appris qu’un concours de beauté d’épouvantails était organisé par votre village Beauceron, je me suis dit que telle Peau-d’Ane, l’anneau allait glisser à mon doigt comme dans le Comte, et les piécettes dans mon escarcelle... Hélas, les haillons dont étaient vêtues mes sculptures, tuyaux de poêle rouillés, arrosoirs percés et cabossés, vieilles capsules etc., le tout vissé à la va vite, me firent douter de mes chances pour figurer sur le podium. Je décidais alors de vous proposer quelque chose de mieux fait, de bien solide, de résistant aux intempéries, d’inoxydable, d’antirouille, d’antivol, de méritant. Qu’en quelque sorte vous en ayez pour votre argent ! [1]

Si je vous écris si longuement, c’est que j’ai ma petite idée à propos des épouvantails et que le sujet vous intéresse autant que moi. Question d’éthique, n’ayons pas peur des mots : l’épouvantail, par essence, voyez-vous, est la sculpture du pauvre, du jardinier, du paysan. Elle est maladroite, poétique et rigolote. Aucun savoir-faire. Tout le monde peut en faire autant, se dit le passant. Elle est la simplicité, l’œuvre du bricoleur. Elle est faite de bric et de broc, se construit rapidement. Elle ne concoure pas pour l’éternité. Elle dit la poésie du haillon. Elle n’est pas l’homme, elle l’évoque, elle porte ses défroques. Elle s’adresse aux petits oiseaux. Elle figure l’absence.

La sculpture descend de l’épouvantail comme l’homme descend du singe. Jamais elle n’est savante, urbaine, impérissable. Elle voit le jour, soit en plein champ, soit au milieu d’un potager. Certes d’autres sculptures aiment le plein air. Ainsi nos calvaires pour que le ciel ne nous tombe pas sur la tête et nos monuments aux morts, oeuvres talentueuses de nos sculpteurs urbains.

Mais notre propos est tout autre. Tout ça pour vous dire qu’ici même pousse dans mes prés, toute une population de pouilleux qui rouillent aux quatre vents. Je suis un sculpteur d’épouvantails. Les petits oiseaux en sont contents et les passants enchantés. Certes ici même, ils se vendent à moins offrant, et à des prix plus attractifs. Ainsi donc vous en avez acheté deux pour le prix d’un, pour tout vous dire [2], ce qui sommes toutes est une bonne affaire. Le marché n’étant pas de dupe je ne m’en plains pas ! Prenez en soin car ils ne valent rien, comme tout épouvantail, Rappelons-le.

Ce que je voudrais vous vendre, car je ne renonce pas si facilement, surtout quand c’est moi qui propose, c’est une exposition temporaire en plein champ, puisque Beauce il y a.

Une intervention, comme on dit.

Pour que mes chers épouvantails s’ébattent dans la campagne pour le plaisir des petits et grands ! Une exposition temporaire de « sentinelles de l’éphémère » [3]

Les CD que je vous joins vous donneront une idée de ce que pourrait être un grand rassemblement de mes personnages, petits et grands et de leurs animaux de compagnie. Il s’agit là d’une variation sur le thème de l’épouvantail par un même artiste :

Un plein champ de grands piquets plantés en pleine terre sur lesquels toutes les sculptures s’emboîtent, bordés d’un alignement de personnages dits « piquets de clôture » agrippés à un fil d’Ariane barbelé.

De la s’culture

C’est simple à faire et à défaire. Si le projet vous intéresse, ce que j’espère, puisqu ’ainsi donc de concert nous épouvantons, je vous louerais bien volontiers, pour un laps de temps à déterminer, et une somme rondelette, une partie de mon cheptel modeste, épouvantesque et guignolesque.

Très cordialement,

Pierre Prevost


Avant même l’envoi de ma lettre, je reçois un appel de la Mairie de Béville-le-Comte, me demandant l’autorisation d’utiliser une photo de mes épouvantails pour leurs cartons d’invitation. Me voici au centre de la manifestation. Décidément il me faudra m’habituer d’avantage à ne rien comprendre.

Ce texte, car c’est un texte avant d’être une lettre, illustre à sa façon , ma manière de travailler. Il éclaire ma démarche en quelques sortes et les embuches sur le chemin.

Ainsi peut-il, naturellement, avoir son mot à dire sur mon site in.

Comme les miss sur le podium...

(JPG) Que deviennent toutes ces sculptures aux bords des chemins ? Elles périclitent comme bon leur semble. Plus ou moins droites dans leurs bottes, elles meurent debout, mine de rien. Si elles sont peintes, elles se patinent. Si par grand vent l’une d’elles s’ampute, qui d’une main, qui d’un bras, je la rafistôle. Ce n’est pas toujours. Je m’en moque un peu.

Si par bonheur, l’une d’elle se vend, je la fignole. C’est très rare qu’un amateur me les embarque. Elles restent là, telles les potiches le jour du bal, toujours souriantes pour les passants. Comme les miss sur le podium, Elles posent sans faim pour la photo.

Si je les loue, je les époussette. Il en est d’autres, sélectionnées, qui sur un socle dans l’atelier me tiennent compagnie, m’en lasse, à force. D’autres, achetées par quelque amateur, finissent leurs jours bien à l’abri sur le piédestal. D’autres encore dorment dans le grenier, tant que j’ai la place de les fourrer.

Voilà le topo : tout cela rouille et comme nous vieillit. Et ainsi de suite d’autres naissances...

Foin de la culture

(JPG) Vers la cinquantaine, quand j’ai commencé la sculpture Ma nouvelle identité m’a sauté sur l’os, comme un chien sur le paletot. J’allais exposer dans les temples de la culpture mes Œuvres et concourir peut être pour l’éternité. Grosso modo c’était le tableau.

Comment faire pour sauter la case ? Pour m’échapper dans les prés, pour gambader ?

Je me disais cette fois je vais faire ce dont j’ai envie. En toute liberté sans aucune retenue. Que c’était là tout l’intérêt de la chose. M’en foutre et davantage si je le pouvais, pour inventer ma façon de dire sans piétiner les plates bandes. J’allais devoir désacraliser, si je voulais me donner de l’air mine de rien.

Avec le recul je pense que c’est pour ça que je fabrique tout avec de vieilles cochonneries, bric et broc et bout de ficelles.
Foin du bronze.
Et que je les plante au bord des champs pourvu que ça pousse.
Foin de la culture.

Plus moyen pour l’être humain ... de s’échapper dans les prés

(JPG) En quoi les piquets de clôture de nos gentlemen fermeurs sont-ils emblématiques ? Parmi nos prisons de toutes sortes, le fil de fer barbelé nous enferme au grand jour, le long des routes de nos campagnes, mine de rien.

Plus moyen pour l’être humain, ainsi parqué, de s’échapper dans les prés. Le seul espace de liberté, c’est le bas côté, petit parterre où la clôture va tout conclure quand la marée d’herbes fauchées va venir s’échouer.

Une avant scène.

A cette place, le passant se transforme sur-le-champ en spectateur. Mes piquets sont des sculptures de bords de routes, elles ont le corps planté. Elles s’alignent, et s’intercalent le long d’un fil d’Ariane, barbelé. Elles défilent dans la lucarne de qui s’éloigne. Au premier rang de mon théâtre en plein air il y a le promeneur.

Et les vaches me direz-vous ? Elles meuglent en coeur à l’arrière plan comme les choristes des drames antiques et signent ainsi cette tragédie : l’enfermement.

Comme la moutarde sur le lapin...

(JPG) Je fais de la sculpture comme d’autres, musiciens, de la musique concrète. Ils enregistrent des sons par-ci par-là et mixent tout ça dans leurs casseroles et cela s’écoute. Aucun instrument, pas plus de solfège que de partition, et l’enseignement s’ils en eurent un, aux oubliettes sous l’oreillette.

Moi qui procède un peu de la sorte, ramassant des formes qui traînent par-là par-ci, pour dans l’espace les rassembler à mon gré, puis-je me dire sculpteur concret, compositeur ? Eux dans le silence, moi dans l’espace, le cuisinier dans sa marmite, chacun mélange à tour de bras. Deviner les ingrédients c’est, pour le client ce grand feignant, pas forcément indispensable pour déguster.

Je regrette parfois d’être trop lisible, que mes trucs et mes machins soient trop voyants, comme la moutarde sur le lapin me dis-je à l’instant, et ça me rassure, l’eau à la bouche.

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